… quelqu’un arrive; c’est vous dans 10 ans.
J’aime venir dans ce parc. J’aime y observer les gens, la vie, la nature. Ce couple de merles, par exemple. Ils sautillent tous les deux, autour de leur nid, en hyper vigilance permanente. Il y a aussi cet homme, là-bas, avec son fils. Tous les dimanches, il l’amène jouer au foot sur la pelouse. Le petit rit aux éclats, et son père a l’air triste.
Derrière les bambous, cachée des regards, il y a aussi cette femme qui médite. Elle a toujours le même rituel. Elle s’installe face à l’eau du lac, dos au soleil, après avoir déposé son sac. Elle reste assise, en tailleur, immobile. Elle ne sait pas qu’on peut la voir, ou alors elle s’en fiche. Au début, son dos est rond, sa tête est basse, et petit à petit elle se redresse. Qu’a-t-elle en tête? A qui pense-t-elle? Qui l’attend? Lorsqu’elle est bien droite, elle bouge un peu la tête, de gauche et de droite, et se lève. Quelques étirements, et la voilà prête à peindre.
Méticuleusement, lentement, avec délicatesse, précision, amour presque, elle sort son matériel. Elle déplie le chevalet, pose sa toile, déballe la table à tréteaux, installe ses peintures (toujours dans le même ordre!), ses pinceaux. Quand tout est en place, elle va chercher de l’eau dans le lac, le renifle, la respire, la hume, ferme les yeux, et revient à son poste.
Et là commence mon moment préféré. D’un seul coup, cette femme, si posée, si calme, si concentrée, si centrée, écarte les bras, les lève au ciel, et commence à danser. Lentement au début, puis de plus en plus vite. Sur place au début, puis sur elle-même et autour de sa table. Elle attrape les tubes, les presse, les agrippe, déverse les couleurs sur sa palette, et les jette au sol, éclaboussant ses jambes nues. Un pinceau dans chaque main, dans une danse frénétique et joyeuse, elle plonge dans les couleurs, les transporte de la palette à la toile. A chaque passage, elle s’agenouille, trempe ses lames dans l’eau, les essuie et recommence. Parfois elle s’arrête, recule, regarde, fait un tour sur elle-même, regarde, et repart dans sa danse.
Je sais quand elle a fini. Elle jette les pinceaux par terre, se roule dans l’herbe tâchée de couleurs et reste toujours quelques minutes, les bras en croix face au sol, sans doute à sentir l’odeur de la terre.
Elle retourne alors s’asseoir face au lac, toute droite et colorée, paraissant plus grande qu’elle ne l’était au début.
Suite au choix, suivant l’humeur.
Fin triste. Je suis triste alors, car elle va de nouveau se tasser, rentrer la tête, les épaules. Elle se lève lentement, elle est lourde, elle est vieille, elle a mal, ramasse lentement, piteusement, son matériel. Elle, si libre quelques instants plus tôt, regarde furtivement, honteusement, si quelqu’un l’a vu s’exprimer, cherchant peut-être à être encourager.
Fin gaie. En même temps qu’elle, je prends une grande inspiration, et sens la paix et la joie m’envahir. Quel bonheur que cette femme ait choisi cet endroit, ce parc, ce lac! Tous les jours, je peux profiter de sa jouissance, tous les jours elle m’offre ce spectacle ruisselant de couleurs et d’énergie. Vivement demain…
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