Je te prends dans mes filets

Un petit carnet pour croquer, dessiner, gribouiller, penser, méditer, rager, s’amuser… fait de petits bouts de vie assemblés.


J’ai d’abord récupéré, dans ma recyclerie domestique, une petite boîte de levure de boulangerie. Je l’avais achetée parce que j’aime faire mon pain (de temps en temps, avec ma super recette de baguette magique sans pétrissage). Je l’ai gardée à cause de sa petite taille : j’ai tout de suite imaginé de tous petits carnets, réceptacles de tous petits secrets, de tous petits poèmes, de tous petits croquis…

A sa surface, j’ai collé quelques papiers variés :

  • des bouts de pages d’une vieille édition de poche de « La promenade au phare », de Virginia Woolf, trouvée dans une boîte à livres à Bordeaux, que j’avais initialement montées en cache-pot, qui n’a pas tenu, d’où les traces brunes d’humidité, qui me font chavirer le cœur…
  • des morceaux du papier fait main de Zoé Andrieux, aux tonalités grise et violette, qui a une texture de vieille couverture élimée toute douce
  • un filet d’échalotes, dont les bulbes ont accompagné ma dernière bavette d’aloyau, dont on pourrait penser que le rose était fait pour que je les achète, mais nous savons vous et moi que le designer graphique qui a choisi cette couleur a pensé qu’il se marierait super bien avec le violet du papier de Zoé sur cette création originale et unique de l’artiste bordelaise Laure Martin.

A l’intérieur, ces petites portes bleues sont la trace d’étiquettes découpées avec une poinçonneuse en plastique rose achetée dans un magasin de loisirs créatifs. Elles me servent à indiquer les prix de mes créations quand je les propose hors de mon atelier.

Il y a aussi des languettes toutes fines de sachets kraft brun et bleu, déchets de découpe des pages, du papier transparent de la boulangerie qui se trouve au milieu de l’avenue Thiers à Bordeaux, et quelques traces de crayon rose (un trognon de la trousse d’écolière de ma fille) qui traversent l’espace.

J’ai confectionné les pages à partir de sachets de vrac d’épicerie. Graines et épices ont laissé leurs traces, parfois huileuses, parfois olfactives. Elles sont assemblées par reliure manuelle, avec une aiguille courbe insupportable à manier, surtout quand les feuillets ne s’alignent pas.

Grâce à mon amie Estelle, la fermeture se fait à l’aide d’une cordelette un peu rugueuse. Elle l’a utilisée pour fermer le sachet de verveine qu’elle m’a offert la dernière fois que nous nous sommes vues, verveine qui pousse dans le jardin de son cousin où elle va souvent.

Détail de finition, les angles arrondis. Ceux de la couverture sont façonnés à l’aide d’une perforatrice appropriée, mais elle n’arrive pas à découper les angles des feuilles de kraft. Je ne pouvais pas ne pas les tailler une par une à l’aide de ciseaux. A quoi ce carnet aurait-il ressemblé, sinon ?

Ça me fascine, ces fragments de vie qui s’assemblent, par la magie du vivant, dans des circonvolutions qui nous échappent totalement. Quand j’essaie de contrôler ma vie, je repense à ces bouts de papier qui convergent vers mon atelier. C’est à la fois attendrissant, parce que je comprends l’élan du contrôle (me rassurer, avoir le sentiment que mon petit « Je » est pour quelque chose dans ce qui est à l’œuvre), et en même temps totalement vain et superflu. Bref…

Au final, je suis très contente de ce petit carnet ! J’ai adoré voir les couleurs de la couverture s’assembler au fur et à mesure du processus, et j’aime sentir la rugosité de la cordelette qui chatouille mes doigts pendant que je tourne les pages. Je me demande ce que son acquéreur va lui trouver, et ce qu’il en fera…