Que sais-je ? La question que le milieu ésotérique n’aime pas

Il y avait des cristaux partout. Des pendules, des oracles, des livres sur les anges, les chakras, la numérologie, l’astrologie karmique, la communication avec les défunts, le chamanisme urbain, les fées des bois et les guides intergalactiques. Je me souviens d’être restée longtemps debout dans cette librairie, mon regard glissant d’un titre à l’autre, et au creux de mon ventre, un mélange d’émerveillement et de vertige.

Tout semblait possible. Tout semblait si vrai ! Dans aucun de ces livres, personne ne semblait avoir le moindre doute.

Entrée en curieuse, je suis ressortie avec trois livres, un oracle, un cristal de roche et une question qui ne me quittait plus : comment font-ils pour être aussi sûrs ?


Le milieu qui déteste le doute

C’est une chose que j’ai mise du temps à nommer, mais qui me semble évidente aujourd’hui : le monde ésotérique et spirituel a une relation très compliquée avec l’incertitude.

On y entre souvent en état de vulnérabilité, en cherchant des réponses à des questions que la vie ordinaire ne sait pas contenir. La mort d’un proche. Une crise qui fait tout s’effondrer. Le sentiment profond que quelque chose manque, sans savoir quoi. Et ce qu’on y trouve, la plupart du temps, c’est exactement ce qu’on cherche : des certitudes. Des systèmes complets, cohérents, rassurants. Des gens qui savent.

Les gourous savent. Les mediums savent. Les guides savent. Les cartes révèlent. Les astres expliquent. Les ancêtres parlent.

Et toi, au milieu de tout ça, si tu oses dire « je ne suis pas sûre », on te regarde avec une bienveillance légèrement condescendante, comme si ton doute était une étape à dépasser, un niveau de conscience pas encore atteint.

Que les choses soient claires : je ne jette la pierre à personne. J’ai été cette femme qui tirait les cartes pour tout le monde avec une conviction absolue. Je m’expliquais le monde avec les synchronicités, ma mauvaise humeur était forcément liée à Mercure rétrograde, et les sigils allaient m’aider à reprendre le contrôle. J’étais sincère. Je me rends compte aujourd’hui que je refusais de ne pas savoir.


Ce que Montaigne avait compris

Il y a un philosophe du XVIème siècle qui aurait été très mal à l’aise dans cette librairie ! Loin de mépriser le mystère, il le respectait trop pour prétendre le posséder, et il s’attachait à habiter pleinement les questions, sans forcément y répondre.

Michel de Montaigne vivait dans un siècle de guerres de religion, où des milliers de personnes mouraient au nom de certitudes absolues sur Dieu, la foi, la vérité. Ce qu’il observait autour de lui, c’est que plus les gens étaient sûrs d’avoir raison, plus ils étaient capables du pire. Le doute, chez Montaigne, n’est pas une faiblesse. C’est une forme de lucidité et de courage, qu’il a assumé en faisant graver trois mots sur une médaille qu’il portait sur lui : « Que sais-je ? » 1


« Je ne sais pas »

Il y a quelques années, une méditation un peu plus longue que les autres m’a connectée au vide immense, que l’on croit vide et qui ne l’est pas du tout. Une révélation que j’ai voulu transcrire par un portrait angélique.

J’ai pris ces trois mots, « Je ne sais pas », et j’ai trituré les lettres angéliques jusqu’à cette combinaison à la fois sobre et puissante. J’ai tracé à la main le glyphe final, comme pour toutes mes œuvres : pas d’ordinateur ici, la règle, le compas, la patience, la minutie. Une fois traduite en symbole par mon acte graphique, l’incertitude est devenue légitime, et elle a pu prendre sa place dans ma vie.

« Je ne sais pas » n’est pas un aveu d’échec. C’est peut-être la phrase la plus honnête que je puisse prononcer face à tout ce qui me dépasse (et il y a de quoi faire !).

Le portrait est là, sur mon mur, et chaque matin quand je prends mon café, il me rappelle que chercher n’oblige pas à trouver. La question peut être une destination en soi.


Une invitation

Si tu es arrivée ici en chercheuse, comme je l’étais dans cette librairie, tu l’auras compris, je ne te donnerai pas de réponses !

Ce que je fais ici, c’est te tenir compagnie dans le doute. Je crée des outils symboliques pour le traverser avec un peu plus de beauté, et j’écris sur tout ce que j’ai rencontré dans cette quête : les pratiques qui ouvrent, celles qui enferment, les personnes lumineuses et les gourous pas très sains.

Le doute est une bonne nouvelle. Il signifie que tu penses encore par toi-même.

Bienvenue ici.


  1. A Bordeaux où je réside, la bibliothèque Mériadeck abrite un fonds documentaire précieux à son propos, et offre au grand public un outil remarquable pour appréhender ses Essais, la station Montaigne ↩︎

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